Fabien Giraud & Raphaël Siboni, Erik Bullot, Julie Chaffort 3 voyages technologiques imaginaires et sensoriels

Eric Degoutte reste toujours attentif à la cohérence des expositions de sa programmation dans les différents espaces des Tanneries d’Amilly. Cette saison l’humain dans toutes ses dimensions constitue ce point commun. La grande halle accueille l’installation vidéo spectaculaire « The Unmanned » de Fabien Giraud et Raphaël Sibony. Les « Voyages en kaléidoscope » d’Erik Bullot expérimentent via l’IA un cinéma en recherche des sens et de spiritualité. Julie Chaffort en sortie de résidence développe pour « (Y)our song » des relations privilégiées avec des publics en souffrance dans le partage d’une pratique performative du soin. 

Fabien Giraud et Raphaël Siboni nés respectivement en 1980 et 1981 se rencontrent au Studio national des arts contemporains du Fresnoy où ils entament leur collaboration en 2007. Issus tous deux d’une pratique documentaire, ils la refondent en mixant sculpture, film et performance. En quête de possibles mondes alternatifs, il s’appuient théoriquement sur les philosophies spéculatives, leur rapport à l’Histoire est revisité dans des écritures uchroniques.

Initiée dès 2014, leur dystopie critique The Unmanned, compte huit épisodes racontant une histoire de la technique envisagée à rebours de la logique historique. Elle commence en 2045, avec la mort de Ray Kurzweil, appliquant sa singularité technologique à sa théorie du transhumanisme et se termine en 1542 sur les terres mêmes qui ont vu naître l’intelligence artificielle, la Silicon Valley. L’installation dans son ambition philosophique explore des temporalités non humaines au profit de récits technologiques dont la machine devient le témoin critique de notre histoire.

The Unmanned

Pour envisager l’hypothèse d’un cinéma imaginaire, dans la Galerie Haute des Tanneries Erik Bullot organise installations et projections utilisant différentes formes de collages, de films ou de photographies. Il simule des documents poético-historiques dont une relecture d’Abel Gance grâce à une intelligence artificielle générative créant une archive spéculative. 

Son livre Cinéma vivant, récemment publié chez Macula, accompagne sa recherche filmique en imaginant un cinéma affranchi de sa machinerie technologique. Il réactive ainsi l’utopie d’un cinéma immatériel, libéré des contraintes matérielles.

Érik Bullot, Le Rêve d’Abel Gance, Film, 2024, Courtesy de l’artiste

En résidence aux Tanneries Julie Chaffort a mené une expérimentation collaborative et performative autour de la musique et la danse en rapport avec des publics régionaux dont un certain nombre dit empêchés souffrant de handicaps, d’où le titre de son exposition insistant sur le partage sensible (Y)our song.

Son outil principal pour rendre compte de ces interactions est la vidéo. Ainsi Juste une seconde à partir de la relecture d’une chanson de Zao de Sagazan propose une écoute attentive de jeunes d’un Institut médico éducatif. Deux de ces protagonistes Antoine et Gabriel sont filmés en forêt , bien qu’ils aient des difficultés de contact physique , l’un portant l’autre. Le porté étant une figure de danse , cet art est de nouveau mis à contribution grâce à Antoine Roux-Briffaud, danseur contemporain. Dans une perspective liée au soin il manipule le corps d’un non-voyant rencontré avec la Fédération des Aveugles de France Val de Loire. Un autre triptyque vidéo met en scène dans des ambiances lumineuses extrêmes de jeunes handicapées.

La pièce la plus intéressante est une projection vidéo verticale sur un écran de terre. Elle montre une danseuse dont le bas du corps ne peut se mouvoir dans un duo au sol avec un partenaire masculin. Une nouvelle physicalité se dynamise dans la gestuelle partagée comme dans le support qui accueille les deux corps qui retrouvent une égalité dans cette chorégraphie. 

La vidéo montrant Delphine Decaëns, pianiste professionnelle en situation de surdité, issue du conservatoire, Patricia-Petitbon où elle enseigne à des publics en situation de handicap fait partie d’une installation qui occupe tout l’espace de la Verrière. Le visiteur y est accueilli par une biche naturalisée qui le dévisage. Derrière l’animal une longue enfilade d’une vingtaine de pianos anciens les uns sur les autres, claviers béants souligne la vulnérabilité et la résilience humaines. 

Dans leur complémentarité les trois expositions de cette programmation contribuent à nous sensibiliser aux nouveaux récits de la condition humaine à travers arts et technologies contemporains.